Freyming-Merlebach, ou la vie après la mine. Texte de Christophe Mendygral.
La Moselle ne s’est pas distinguée lors des dernières élections présidentielles. La surprise n’est plus de mise. C’est l’exemple type du département ouvrier qui bascule depuis dix ans à l’extrême droite et ancre la Lorraine dans le peloton de tête des bastions du Front National. Dans la commune de Freyming-Merlebach, on a encore voté Le Pen. Un coup d’œil sur les résultats le prouve. Déjà, le leader du FN arrivait en tête en 1995. En 2002, il engrange 33 % au premier tour, à peine moins que Chirac et Jospin réunis, un vrai carton. Avec 29 % au second tour, il maintient ses positions. Là où le PS et le PC s’effondrent littéralement, le FN s’installe.
Si quelques-uns croient encore à la protection de Sainte-Barbe, les autres ont placé leur confiance sous d’autres cieux, charmés par un vieux discours qui dit plus d’étrangers en Lorraine. Il y a même des graffitis racistes dont on est fier. À peine si l’on connaît encore le dicton: " Le lorrain, il vient d’où ? Le lorrain, il descend du train ". La question est lancinante. Elle taraude la vie politique locale. À chaque élection, c’est à vous mettre les larmes aux yeux ou à partir, loin, très loin.
À Freyming-Merlebach, c’est la faute à la mine. L’excuse semble toute trouvée, le prétexte évident. Elle peut tout pardonner. À elle seule, elle occupe le nord de la commune. Elle tient sa place; avec ses chevalements, ses bâtiments, comment l’oublier ?
Avant la seconde guerre : répétition générale.
Ici, la houille de terre est exploitée depuis deux siècles, tantôt par les allemands, tantôt par les français.
Après la première guerre mondiale, l’enjeu était de taille. Face à la Ruhr allemande, il s’agissait de faire le poids. Comme le Pays Noir de Béthunes à Valenciennes n’y suffisait plus, on pensa à la Moselle et à son charbon. Pari risqué. À plus de cent mètres de profondeur, l’extraction a toujours été périlleuse. Quand l’eau n’envahissait pas les puits, le feu s’en mêlait. Les galeries s’étendaient jusque sous l’Allemagne. Un quart du charbon " lorrain " était sarrois.
Car à Freyming-Merlebach, vous l’aurez compris, il faut compter avec le voisin. Aucune période de l’histoire ne fît exception, l’endroit fut le théâtre d’opérations militaires sans cesse recommencées. L’ennemi était de l’autre côté de la rue. D’ici, on le voyait fumer sa pipe ou boire sa bière. Le soir, on l’entendait chanter. Tout le monde sait combien il en coûta à Merlebach d’être blottie contre la frontière.
Dans les années vingt, qu’importe les incendies, les éboulements. On pompera l’eau. On captera le grisou. Rien n’arrête le cours de l’industrialisation. Avec la pression de la demande en coke, la multiplication des forges, on est prêt à toutes les audaces techniques.
Quant aux hommes. Pour fixer une main d’œuvre plutôt rétive à l’idée d’être au fond, voilà les compagnies forcées d’augmenter les salaires, de construire des logements salubres, des hôpitaux et des écoles dignes de ce nom. Des coopératives vendent légumes et viande à des prix défiants toute concurrence.
Des convois d’italiens, de polonais surtout, arrivent en gare de Toul. On leur pend un écriteau autour du cou. Ils s’ajoutent par dizaines aux slovènes, aux hongrois, et bien sûr aux allemands. Depuis le début du siècle, ils acceptent de descendre aux côtés des paysans de Freyming. Du coup, les effectifs salariés progressent de 13 500 à 24 775 de 1920 à 1938. Si le bassin lorrain ne couvre qu’un dixième de la production française de l’entre deux guerres, il joue un rôle prometteur.
Après la victoire, il n’en va pas autrement. Même projet, encore plus grand. Le cortège des saccages écoulé, il est temps de donner un second souffle à la production charbonnière mosellane. Les impératifs de reconstruction sont sur toutes les lèvres. Il faut du charbon, beaucoup, pour les chaudières, les poêles, les cuisinières, les aciéries. L’EDF et la SNCF sont très gourmandes. Et puis la France doit survivre à l’hiver. Le mineur devient ce chevalier des temps modernes. Le sort de la France est entre ses mains, ne lit-on pas partout sur les affiches ?
On l’imprime sur le papier mais aussi dans les cœurs.
Au bon temps des HBL
À cette fin, les structures de production sont modifiées. Avec la nationalisation des Houillères en 1946, naissent les Houillères du Bassin de Lorraine (HBL), un établissement public national à caractère industriel. Freyming et Merlebach appartiennent au secteur Sarre et Moselle. Les HBL, c’est tout. Le stade, l’hôpital, la maternité, le jardin d’enfants, le camping à la Grande-Motte. La compagnie s’est coulée dans le paternalisme d’antan. Travaillez, on s’occupe du reste.
Le bassin lorrain écrit alors les plus belles pages de l’histoire industrielle du pays. Après guerre, les objectifs du plan Monnet sont clairs. Il faut tripler la production en Moselle. Les réserves sont considérables, la configuration favorable à la modernisation. Au pays, c’est une révolution, le temps de la grandeur. Personne n’a oublié, personne ne peut oublier.
Preuve de cette volonté politique, des investissements vertigineux. A Merlebach, on fonce de nouveaux puits. Le premier skip, la cage spéciale qui remonte le charbon à la surface, est inauguré dans la foulée. Les rendements progressent. Place à la mine. On décourage les autres activités.
Les prisonniers allemands, russes, ukrainiens restés sur les lieux après la guerre n’y suffisent plus. De nouveau, le bassin se lance dans une campagne de séduction auprès de la main d’œuvre. Des logements sont créés. Le nouveau statut du mineur fixé dans un cadre national va séduire les hésitants. Bon salaire, congés supplémentaires, gratuité du chauffage, du transport, octroi d’un logement. Comment résister quand on vivote ? À Freyming, de 1950 à 1980, les trajectoires se ressemblent. " Moi, j’allais à l’école, je voulais devenir infirmier au départ. En attendant d’avoir 17 ans, pour pouvoir m’inscrire, j’ai fait un CAP d’employé de bureau. Un jour, je voyais mes copains qui avaient plein d’argent de poche. Moi, j’avais rien, mon père s’était blessé au fond, y avait pas d’argent à la maison. Alors j’ai décidé d’aller à la mine, j’ai arrêté l’école. " témoigne Jean-Marie. " Le calcul était vite fait " confie Angelo. Devient mineur qui veut. Au décompte, ils sont 46 000 en 1958 à travailler au HBL. Aujourd’hui, reste 5000 mineurs en activité dans toute la Lorraine.
Un réveil douloureux
Déjà, dans les années soixante, la concurrence du pétrole devient rude. Si tout est mis en œuvre pour s’adapter, les perspectives inquiètent. Les effectifs stagnent. Au fil des ans, la demande fléchit. On parle désormais de " plafonnement ", " de changement de cap " et même " d’aide à la reconversion ", de " retraite anticipée ". Pour ces milliers d’ouvriers, le réveil est impossible. La plus longue grève de l’histoire du bassin a lieu en 1963. Pas moins de 35 jours de colère. Dix ans après avoir mobilisé les énergies autour de symboles, on comprend que le nouveau discours des HBL est difficile à faire passer. Par la suite, les poussées de fièvre seront de plus en plus espacées.
Vieille question. Comment s’adapter aux évolutions en cours ? La situation est d’autant plus grave que la productivité est excellente. Excellente oui, mais pas assez pour faire face à ceux qui n’ont qu’à se baisser et gratter la terre pour remplir les berlines, là-bas, en Afrique du sud, en Australie, en Inde. À 1000 mètres de profondeur, dans le cadre d’un marché concurrentiel, la bataille est perdue d’avance.
La suite est une longue série de désillusions. Désillusion après 1973 quand on constate que la hausse des cours du pétrole n’est pas vouée à durer, désillusion en 1981 quand François Mitterrand lance un ultime plan de modernisation. Les répits sont d’autant plus terribles qu’ils permettent à chaque fois d’espérer.
Freyming, en raison de l’accessibilité des veines, est un temps épargné. C’est une sorte de promotion. L’idée était de privilégier certains puits à haute productivité à un coup exorbitant. Qu’entendait-on, il y a quinze ans ? Ici, c’est pas pareil, il y a un potentiel de progrès. Puits d’aérage, nouveaux lavoirs sont construits. En témoigne, l’installation de cette haveuse intégrale, la Electra 2000 , le top pour arracher le charbon au moyen de tambours armés de pics. Il tombe des records comme s’il en pleuvait. Une centaine de mineurs tirent 10 000 tonnes de charbons en 24 heures, de quoi faire rêver. Coûte que coûte, à Vouters, on tiendra. On jouera donc les prolongations. Pas longtemps.
Autour, on ferme. On ferme tout à Folschviller. On ferme le siège de Sainte-Fontaine. On ferme la cokerie de Marienau en 1986, puis la centrale de Grosbliedersroff. On arrête surtout toute production dans les houillères du Nord Pas-de-Calais en 1990. Rien n’y fera. Ni la carbochimie sensée ouvrir d’autres horizons, ni les nouvelles machines, ni les grèves et la mobilisation de toute une ville derrière sa mine et ses mineurs. En 1994, c’est le Pacte charbonnier qui prévoit l’arrêt progressif de toutes les activités d’extraction en France. Comme tous les autres, le puits Vouters fermera en septembre 2003 et la Houve en avril 2004. Le temps est à la résignation. Sale impression. Au moment où les conditions de sécurité sont excellentes, la productivité mirifique, on met la clef sous le paillasson. Du gâchis, comment l’appeler autrement ?
Paysage
Freyming et Merlebach ne font qu’une seule et même commune de 15 000 habitants depuis 1971. Une seule commune, coupée par le chemin de fer.
Le sol bouge. Si aux 300 kilomètres de galeries creusées dans le rocher, on ajoute les 1000 kilomètres de veines, plus les puits, il y a de quoi effrayer. Des affaissements trahissent l’activité au-dessous. " Je me souviens que la pente devant la maison était beaucoup plus raide, et on faisait de la luge en hiver. Maintenant, on ne pourrait plus. On voit bien que la cité est descendue de 12 mètres en 50 ans " nous dit Jean-Marie Guzik.
Parfois la catastrophe prend une tournure cauchemardesque. Il ajoute : " On a déménagé, il y a 7 ans d’un logement qui avait subi des dégâts. Une crevasse avait coupé ma maison en deux. Quand il y avait des dépressions, cette crevasse aspirait l’oxygène. En dessous de 18 %, c’est considéré comme dangereux. Moi, j’avais 13 % dans ma cave. En plus, la maison était fissurée. On voyait le jour à travers le plancher. Un matin, on a voulu voir la profondeur de la crevasse. On y a mis un balai qu’on a jamais retrouvé ". La surface est l’écho des profondeurs. Ainsi, naissent des cuvettes, fondent des collines.
Les cités
Vous n’entendrez pas le mot coron, on dit cité. Il suffit d’un coup d’œil attentif et elles sont tout sauf monotones. Les architectes ont varié les plaisirs. Plusieurs générations s’exposent. Chaque série témoigne des préoccupations du temps, mais des premières, il ne reste rien ou si peu.
En 1975, on rasa méticuleusement les huit cents maisons de la Cité Sainte-Barbe, l’une des plus anciennes. Ces tristes bicoques étaient une offense à l’image de la commune. Plus dans les normes, une mauvaise réputation, noires de misère, on disait. Les pelleteuses firent place nette. Les cabanes furent remplacées par des petits immeubles impeccables de propreté. Passons, mais pour certains, ce fut un véritable déchirement.
Non loin, la cité Reumaux. À elle seule, elle incarne les années vingt. Celle d’Hochwald avec des bâtiments à deux étages dont certains spécimens remontent à 1904. Plus vastes, construites en moellons, les maisons résistent mieux aux affaissements. Du dur qui dure, réservé aux ingénieurs.
Juste à quelques kilomètres, des chalets d’après-guerre construits à la hâte pour faire face à la demande. Belle-Roche naît en deux ans grâce aux prisonniers allemands. On dénombre 470 maisons, amarrées à des plots de béton; rues pavées, rangées d’arbres, du jamais vu à l’époque. Finies les corvées d’eau. À chacun son robinet et son WC, avec chasse s’il vous plaît. Bref, une vitrine pour toute la Lorraine.
Les transports évoluant, on s’éloigne de la fosse et l’on accède, contraint ou de plein gré, à la propriété. Les cités deviennent des lotissements.
Le lavoir
Le lavoir de Freyming, inauguré en 1948, est un parmi d’autres. Dès leur sortie des puit, les blocs sont amenés jusqu’ici en plein ciel. On les lave, les trie, les broye avec des machines appropriées. Ledit lavoir est le dernier du groupe, relié aux autres sièges par des boyaux en plein ciel. À l’intérieur, c’est tout un bataclan de bandes et de tuyauteries. Le charbon tressaute, monte, descend sur les bandes transporteuses. Même l’air semble vibrer à sa cadence. Sur les murs immenses, crasseux, on rappelle de ne pas fumer, de ne pas boire. La sécurité avant tout, partout. On en fait même un colloque.
Le jeu de cartes, entre eux, c’est l’occasion, d’animer les langues. On clame haut et fort ses rêves, sa Lorraine. La question de la fermeture est déjà réglée. Chacun parle de l’Après à sa façon . Auront-ils un pincement au cœur ce 20 septembre ? Il y a fort à parier.
Fin de partie
" Au fond " comme " au jour ", c’est un métier difficile, un de ces sales boulots auxquels -allez savoir pourquoi?- on reste attaché. La mine, on en parle rarement comme d’un trou à rat. " On dit à nos femmes, on va voir Dora, on va voir Anna, on va voir Georgette. La veine, c’est la seule présence féminine ". Si on l’adore au point de l’appeler Dora, on ne la souhaite à ses enfants pour rien au monde.
Au quotidien, les mineurs sont rarement plus de 6 heures au fond. Une semaine le matin, une l’après-midi. C’est le taf. Les emploi du temps sont aménagés pour faciliter les roulements. On forme des équipes régulières, bien rôdées à la tâche. Elles sont dirigées chacune par un porion.
À l’aube, ils arrivent des alentours en car. Depuis que les effectifs ont fondu, les véhicules ont l’air bien isolés dans l’immense parking qui longe la rue de l’hôpital. Le chef porion a sa place réservée à côté des bureaux.
Sous le chevalement, les bonshommes se changent. On serre des mains. Une cigarette, un café et c’est l’embarquement. En deux minutes, vous êtes en bas, avec parfois pour ciel plus de 1000 mètres de rochers. Là, les mineurs s’encastrent dans des berlines jaunes à banquettes. S’amorce une longue course dans les galeries, au terme de laquelle ils rejoignent enfin le chantier. Vingt minutes de train, longue marche d’approche; on passe un temps fou en va -et-vient là-dessous.
" Je suis mineur ", c’est pratique à annoncer quand on ne veut pas se casser la tête. C’est simple, clair, et puis c’est noble. Plus qu’ouvrier. Pourtant, à bien observer, le progrès technique n’eut de cesse de redéfinir les fonctions et les responsabilités. Il brouilla les images. Avant la guerre, le piqueur arrache le charbon, après la guerre, le voilà, à la hache qui abat, boise, déboise, fore. Aujourd’hui, au fond, le terme subsiste pour définir celui qui guide la machine. Il y a le bataillon récent des électromécaniciens. Et puis, les incontournables : le pompier qui surveille les pompes, le machiniste, le lampiste, le haveur, l’ajusteur, le débloqueur, la sécurité. Sans parler de ceux qui travaillent au jour, dans les lavoirs ou à la cokerie. Une foule de spécialistes à l’œuvre. Tous, on leur demande de soigner, de réparer, d’accompagner les machines.
Parlez des conditions de travail dans la mine et tout un passé ressurgit. Leur mémoire, c’est l’accident qui saisit d’effroi, ou qui frappe par sa banalité. " Je me souviens quand j’avais neuf ans, c’était le dernier poste avant les vacance. Mon père était parti travailler en mobylette. Nous, toujours, on allait l’attendre en haut de la côte avec mon jeune frère, pour l’accueillir. Sur la voiture, une vieille Simca, y’avait le porte bagage, la tente, tout était prêt à partir quand lui rentrerait. On mangeait et on partait immédiatement en vacances. Ce jour-là, j’avais un pressentiment. On l’a attendu, il ne revenait pas. On a vu arrivé un copain à lui et on a couru vers sa voiture. Il est sorti avec un gros sac à patates, et je me suis dit qu’il avait ramené des patates. En fait, c’était les affaires de mon père. Dans la salle des pendus, on voit ces sacs où les mineurs mettent leur linge sale. Le gars a expliqué à ma mère que mon père avait eu un grave accident sur le dernier poste avant les congés ".
Les accidents collectifs, nul doute qu’ils les connaissent sur le bout des doigts. On s’en souvient. Ils les racontent comme on leur a raconté. Celui de septembre 76. Plus fort que les grèves. Ce jour-là, le monde s’était arrêté. Les seize morts de Merlebach ont gagné un monument.
Les conditions de travail
" Au fond, c’est pas donné à tout le monde de pouvoir y rester… " avoue Adrien qui travaille en surface, à la cokerie. Lorenzo n’insiste que pour signaler : " C’est dur, il y a la chaleur, il y a tous les risques. L’air, c’est pas le même qu’ici. Il y a le bruit. On est dans le noir avec une petite lampe. Moi, je connais des gars qui ont commencé en même temps que moi, ils sont restés deux heures et ils sont repartis ". Deux heures face au tourbillon de poussière quand s’emballe la haveuse. Juste deux heures dans les courants d’air puissants, quand les murs suintent d’humidité. Sans parler du hurlement des dents qui creusent.
Il n’empêche, beaucoup de maladies ont connu un recul, voire une disparition. Pour n’en citer que quelques-unes; ce nystagmus, un tremblement des yeux dû aux carences répétées de lumière ou encore l’ankylostomasie, ver parasite qu’on attrapait au fond. Pourtant, l’une d’elle persiste. On a d’abord parlé d’ " asthme des mineurs " jusqu’en 1915. Ensuite, elle devient la silicose. On la décrète maladie du travail.
Ce fléau revient fréquemment dans les conversations. La poussière tue à petit feu. Tous, ils espèrent passer entre les mailles du filet. D’un coup, on prend froid, on tousse. On crache tout noir. Chaque mauvaise saison, c’est la même trouille. Vais-je y passer ? Pour les jeunes, être convoqué pour la radio, c’est un calvaire. Aujourd’hui, le maître mot est dépistage. Cette maladie coûte cher aux finances publiques. Qu’en penser ?
Pour Lorenzo, c’est tout vu : " Ils disent toujours, on n’en a pas. Et quand, c’est trop tard, ils disent, ben oui, vous avez de la silicose ". Jean-Marie paraît guère plus convaincu : " Il faut avoir un bon taux pour toucher les indemnités ".
Une retraite très anticipée
A elle seule la cokerie de Carling vaut le détour. Pour peu que la nuit tombe, on reste éberlué. De la Nationale, la torchère est comme une aile d’ange qui brûle en plein ciel. De très loin, on la voit ballotter. L’endroit est sillonné par des lignes de chemin de fer. Tout un réseau de poutrelles, un canevas de routes sans nom, couvertes de sable noir et criblées d’herbes folles. La carcasse fumante du bâtiment et ses batteries de fours laissent songeur. On resterait une heure si les odeurs ne vous prenaient pas le nez.
À la cokerie comme ailleurs, les HBL, ont tout anticipé dans les cadres de la loi. Suite au Pacte charbonnier de 1994, l’entreprise a mis en place les CCFC (Congés Charbonnier de Fin de Carrière). Plus de 25 ans de mine, 45 ans d’âge, vous prenez votre retraite à 80 % du salaire, )à condition de rester disponible. Sait-on jamais ?
Leçon de l’histoire, au moins, la compagnie met les formes. Depuis 50 ans, elle sait passer du baume. Elle soigne ses envolées lyriques lors des réunions. Le discours est blindé. On dorlote avec les mots. Décidément, ils ne seront jamais trop fiers ces mineurs.
Eux, ils connaissent la chanson. A la direction, ils expliquent qu’ils ont assez donné. " À Carling, il y a entre 50 et 100 cokiers qui peuvent prétendre à partir l’année prochaine. Je pense que dans l’état des choses, on va pas réfléchir à deux fois. Comme nous savons que la date de fermeture est programmée. Il n’ y a plus rien à sauver " raconte Adrien.
Les plus jeunes se font du mourrons. Se recaser quelque part quand on est mineur, c’est pas gagné d’avance. Aux heures perdues, chacun fignole sa stratégie, résume ses plans. À 45 ans, y-a-t-il une vie après la mine ? Faut-il la redouter ? Savoir si l’ennui, la maladie ne s’inviteront pas à table ? Bien sûr, ils sont au courant pour la Chine. Là-bas, le sort est encore plus sauvage. On pousse des chariots pour quelques sous par jour, les pieds gorgés de sang en tâtonnant le long des murs. C’est fatal, le marché. Comme l’escargot, on se replie dans sa coquille. On entend : " Il y a beaucoup de choses à faire. Il y a le jardin, les oiseaux, le chat. Il y a beaucoup de trucs…".
En passant une dernière fois à Merlebach, on voit des berlines trôner au bord des giratoires. Elles servent de bacs à fleurs.