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Des vers dans la godaille
Texte : Donatien GARNIER

Extrait : “De la poésie ? C’est ce que me répondent généralement, l’air dégoûté, les autres pêcheurs quand je leur dis que j’en écris. Je suis ravi quand je peux les faire changer d’avis sur la question.” Achab ? Flint ? Avec son visage buriné par le sel et les intempéries, son regard exalté, l’homme qui parle pourrait être l’un ou l’autre. Il fait partie de ces mystérieux pèlerins qui surgissent de la nuit de février et pénètrent à intervalles réguliers dans une petite église faiblement éclairée. Pour parvenir à cet endroit reculé, en lisière du village de Chinook, il faut emprunter “le pont vers nulle part”, longue passerelle de métal qui enjambe l’estuaire du fleuve Columbia, reliant ainsi l’Etat d’Oregon à celui de Washington, et les lumières d’Astoria aux immensités obscures des forêts de pins Douglas.

A l’intérieur de la bâtisse en planche, des bouquets de lys, des angelots en stuc, une liste de psaumes et… des tables. Le Sanctuary est un restaurant, son office un repas de poisson. Ce soir, il accueille une trentaine de pêcheurs poètes pour un grand dîner de retrouvailles. Venus majoritairement du Nord-Ouest des Etats-Unis, ils s’apprêtent à participer à la septième édition de leur festival : le Fisher Poets Gathering. Coup d’envoi demain, vendredi, à 17 heures.

Geno Leech, cinquante-quatre ans, est l’hôte de cette belle réunion de bardes. Vêtu de noir, il passe de table en table avec une prestance de jeune homme et des façons un peu bourrues. Tandis qu’il sert la morue et les crabes farcis mitonnés par son épouse, une lueur de plaisir filtre à travers ses paupières éternellement mi-closes. Il flotte autour de ces hommes et de ces femmes comme une odeur de large, une promesse de haute mer. Geno le sent et s’en délecte par avance. Demain, ces troubadours contemporains vont déployer leurs mots, leurs vers, leurs chansons et raviver d’un coup tous ses souvenirs. Mettre son cœur à nu.

Car Geno est des leurs. A vingt ans, il s’est embarqué dans la marine marchande. Pendant une dizaine d’années, il a bourlingué autour du globe et beaucoup lu Charles Bukowski. Puis il est devenu pêcheur… et poète. “C’était un jour d’ennui, se souvient-il. J’étais à bord du Columbia Star, au large d’Astoria et un autre navire de pêche, la Panthère, était dans la zone. J’ai écrit un poème intitulé La Panthère rôde et une nuit, alors que nous dérivions, je l’ai lu à la radio. Ensuite, lorsque la tempête nous retenait dans les ports, les gars des autres bateaux venaient à bord et me demandaient : « Hé ! Dis-nous ton truc sur la Panthère ! » C’est comme ça que je me suis mis à écrire. Bon dieu ! Ça leur plaisait tellement !”

On peut le croire. Quand Geno se lance dans la restitution de l’un de ses poèmes, le monde bascule. Il ferme les yeux, croche dans le micro avec les deux poings et se jette à corps perdu dans son histoire. “Ça me rappelle les bagarres de ma jeunesse”, assure-t-il. Au momentd’écrire, Geno pèse d’ailleurs ses mots comme un boxeur, choisit ses coups : pour le K.-O. Sa voix rauque évoque celle de Tom Waits. Aucune musique ne l’accompagne, mais le rythme est bien là.

Aujourd’hui, Geno ne pêche plus et navigue peu. Son nom est pourtant mentionné sur le rôle d’équipage du Salvage Chief. En alerte permanente, ce remorqueur équipé d’ancres monumentales et de treuils ultrapuissants est aussi célèbre sur la côte Ouest des Etats-Unis que l’Abeille-Flandre en Bretagne. Mais son heure de gloire a passé et il est, le plus souvent, amarré à un quai d’Astoria, espérant des missions de sauvetage qui ne viennent pas. Geno fait partie du petit équipage maintenu en alerte. “Je ne suis qu’un simple matelot, un singe de pont”, plaisante-t-il en feignant d’ignorer qu’il est aussi le griot du Salvage Chief, le gardien d’une légende à laquelle il a, naguère, activement contribué. “Quand il nous dit ses poèmes, témoigne le chef mécanicien, Brad Floyd, nous sommes toujours au bord des larmes. C’est tellement juste que nous avons l’impression de retourner au boulot. Inutile de vous dire que lorsque Geno se produit au festival, l’équipage est au complet pour l’encourager.”

“Très peu de marins savent exprimer l’intensité de ce qu’ils vivent sur l’océan, explique John Von Amerongen, rédacteur en chef de l’incontournable magazine des pêcheurs d’Alaska, l’ Alaska Fisheman’s Journal. C’est pourquoi, quand un poète parvient à trouver les mots qui font mouche et à reconnecter les pêcheurs avec les expériences intimes qu’ils ont vécues, il est aussitôt ovationné par l’assemblée. Geno possède ce don singulier.”