C’était d’abord une maison de vacances. Une ancienne grange vieille de trois siècles, pleine de charme et de recoins. Sans électricité ni chauffage. Il y a huit ans, Jonny Gustafsson a voulu investir dans un petit réfrigérateur, « pour avoir de la bière et du lait frais l’été ». Pour alimenter le frigo, deux capteurs solaires sur le toit ont fait l’affaire. Impressionné par le résultat, Jonny leur a trouvé des petits camarades. Qui font aujourd’hui fonctionner la machine à laver le linge, le lave-vaisselle et le chauffage. Il y a deux ans enfin, Jonny a acheté sur internet, pour 10 000 euros, une éolienne, qu’il a monté lui-même. Et quand le soleil et le vent viennent à manquer, la chaudière à bois prend le relais, une armada de batteries permettant de stocker l’énergie et de la redistribuer selon les besoins. Le surplus sert à chauffer la piscine.
La soirée est fraîche. Jonny, qui dirige une société informatique, s’installe sous la véranda pour vérifier son courrier électronique. Une chaleur douce et diffuse emplit la pièce. Le soleil fait également fonctionner l’ordinateur portable. Rien ne manque à la famille Gustafsson qui vit désormais à l’année dans ce village de Hörsne, au centre de l’île de Gotland en Suède. « Je n’avais pas envie de contribuer à la pollution de la planète », confie le massif Suédois. « Et puis je tenais à ne fonctionner qu’aux énergies propres, par défi : mes amis prétendaient que je n’y arriverais jamais. Maintenant, ils pensent à m’imiter ».
Comme Jonny, c’est tout Gotland qui entend donner l’exemple d’une vie 100% verte. Il faut dire que la plus grande île suédoise -3 000 km2, 58 000 habitants - est une sacrée vitrine : chaque année, elle attire, selon l’Office du tourisme gotlandais , 700 000 touristes, venant principalement de Suède. Et qui adorent ce petit paradis à portée de ferry. Une fierté nationale. Ici, les forêts de sapins succèdent aux champs de moutons, les orchidées aux lilas en fleur, et les falaises calcaires aux plages de galets, où sèchent au soleil les barques de pêcheurs. Sur la côte ouest, le chef-lieu, Visby, arbore, fier, les restes de son glorieux passé. Entre les remparts de l’ancien port hanséatique, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, les bâtisses médiévales dévalent le coteau, le long de tortueuses ruelles pavées, pour venir s’admirer dans la Baltique glacée.
Pour protéger cet héritage, unique en Suède, les irréductibles de Gotland se sont lancés un pari fou. À la démesure de leurs ancêtres Vikings. Remplacer, d’ici 2025, les énergies fossiles par les énergies renouvelables. En clair, se débarrasser du charbon, du pétrole et du gaz naturel, pour utiliser le vent, le soleil, l’eau et les biocombustibles. L’expérience a démarré il y a dix ans. « À Gotland, nous avons une longue tradition de proximité avec la nature », proclamait la mairie de l’époque. Alors, quand le gouvernement a proposé un financement aux villes désireuses de se transformer en « éco-communes », Gotland a fait partie des quinze premières à répondre à l’appel.
À l’heure du premier bilan, Helena Andersson, qui occupe la jolie fonction d’« écostratège » à la mairie, se veut optimiste. Les dix premières années n’ont certes pas été de tout repos, mais ont donné à l’île un vrai statut de laboratoire d’avant-garde de l’écologie en Europe. Chercheurs et représentants politiques du monde entier sont venus en délégation. L’intérêt s’est accru au printemps 2006 quand le gouvernement suédois, déjà fortement tourné vers la production de biomasse et d’énergie hydraulique, a décidé de passer à la vitesse supérieure et de se fixer, lui aussi, un ultimatum : s’affranchir de sa dépendance pétrolière d’ici 2020, sans recourir au nucléaire. L’occasion rêvée pour Gotland de faire valoir son expérience et ses résultats.
Concrètement ? A la mairie, dans chacun des départements - santé, transports, industrie...- un employé (un « référent ») veille à ce que la question environnementale soit prise en compte. Pour la construction et la rénovation des bâtiments publics, l’isolation extérieure est systématiquement renforcée, le tri sélectif facilité, et de nouvelles techniques testées. Fleuron de l’expérience : l’élégante et spacieuse bibliothèque Almedalen, sur le port. Construite en matériaux recyclables, chauffée en hiver et climatisée en été par la Baltique, dotée de vitres « intelligentes » et de détecteurs de présence humaine pour réguler les flux, elle consomme moitié moins qu’un bâtiment traditionnel. À ses côtés, le tout nouveau Palais des Congrès, inauguré en avril 2007, profite lui aussi des expérimentations en matière d’isolation et de chauffage à l’eau de mer, tout comme l’hôpital de Visby.
Mais Gotland ne s’est pas contentée de ces vitrines futuristes. Moins visible, un système de traitement des eaux sans produits chimiques a été installé. Parallèlement, comme un peu partout en Suède, une lutte acharnée a été menée contre les chauffages individuels au mazout. Aujourd’hui, indique l’écostratège, 70% des édifices publics et 35% des habitations sont reliés au réseau de chauffage urbain, alimenté à 95% par des énergies renouvelables.
Évidemment, le virage écologique a son prix. Treize millions d’euros pour la bibliothèque. Plus de quatre millions pour le traitement des eaux. Cent mille supplémentaires pour fournir les cantines scolaires en aliments bio. C’est le gouvernement suédois, l’Union européenne, mais surtout la mairie, qui, en fonction des projets, paient. Les particuliers aussi mettent la main au portefeuille : au total, depuis le début de l’initiative, ils ont, avec les entreprises privées, investi plus de cent millions d’euros dans les énergies renouvelables selon Mme Andersson. Ils recyclent chacun, en moyenne, 159 kg de déchets par an, 22 kilos de plus que les Suédois dans leur ensemble. « Ca prend du temps, mais c’est rentable », constate Anna Backstade, qui vit dans une maison au milieu des champs. Avec son mari, elle a installé un bac à compost dans le jardin pour transformer feuilles et déchets alimentaires en engrais et économise ainsi de l’argent sur le ramassage d’ordures. Un peu plus au sud, Patrick Von Corswant, exploitant agricole, recycle, lui, le fumier pour remplacer au maximum les fertilisants chimiques. Il s'est également acheté une éolienne.
Un modèle planétaire de vertu écologique, Gotland ? Pas encore. L’île, grosse consommatrice d’énergie (74 MWh par an et par habitant, contre 66 MWh en moyenne nationale, toujours selon l’écostratège), ne tire encore que 21% de son énergie de sources renouvelables (contre 28% pour la moyenne nationale). Le reste provient des classiques énergies fossiles et du nucléaire, importés depuis le continent.
Il faut dire que la verdoyante Gotland renferme en son sein une dévoreuse de charbon. Un gouffre énergétique. Au nord-est, sur la côte, près de la ville de Slite, sa haute cheminée crache une épaisse fumée blanche. Au détour d’un sapin, aux abords des premiers pavillons, deux silos apparaissent, des dizaines de hangars, des labyrinthes de tuyaux fumants, des monceaux de pneus découpés. Le bruit fracassant du pilonnage se rapproche. C’est la cimenterie Cementa. La plus grosse usine de l’île. Près de 50% de sa consommation énergétique. Deux cent dix employés y produisent deux millions de tonnes de ciment par an, les trois-quarts de la production suédoise. Pour chaque tonne produite, 770 kg de dioxyde de carbone sont rejetés dans l’air.
L’usine a pourtant fait des efforts. « Aujourd’hui, annonce Kerstin Nyberg, ingénieure et responsable environnement, nous utilisons 40% de combustibles alternatifs », à savoir fabriqués à partir de biomasse, de plastique, de textile, de papier et…de pneus (sur les 9 millions jetés chaque année en Suède, 6 millions finissent à Gotland, pour y être incinérés). Au total, l’entreprise annonce avoir dépensé 16,6 millions d’euros en « technologies environnementales » ***depuis qd ?***. Le surplus de chaleur qu’elle produit est désormais déversé gratuitement vers le réseau de chauffage urbain. Cementa a même obtenu un label européen, qui lui permet de recevoir des aides et de payer moins cher les « droits à polluer » qu’elle est obligée d’acheter. Mais les relations avec la mairie demeurent tendues. « La municipalité veut étendre la zone de protection d’une fleur rare, ce qui nous empêcherait de nous agrandir », déplore Kerstin.
A quelques kilomètres de là, sur la route 148, se profile l’autre menace anti- écologique de Gotland. Elle porte un blouson à franges et roule en Harley. Les bikers adorent l’île et, le printemps venu, s’y retrouvent pour des rassemblements. Quatre par quatre, ils se déplacent entre les forêts de conifères, respectant certes les limitations de vitesse, mais roulant dans un fracas assourdissant. En même temps, à Visby, les autocars s’entassent, déversant leurs cohortes de touristes. Entre juin et septembre, finie la quiétude gotlandaise. La consommation d’énergie décolle. Et les grands principes écolo de l’île peuvent se transformer en vœux pieux. Car, si les industries emploient 8% de la population, les services, eux, font travailler 70% des habitants.
Dès lors, comment sensibiliser les touristes aux principes écologistes de l’île, sans les décourager de venir ? Göran Göransson possède un hôtel chauffé au soleil et au bois. Chez lui, les clients sont invités à trier leurs déchets, ce qu’ils font généralement… quand les explications sont claires. Et traduites en plusieurs langues. « C’est là que notre organisation pèche peut-être », admet le patron. Les propriétaires de résidence secondaire, venus du continent, restent en revanche accusés de tous les maux. « Ils ont le bruit en ville et veulent le calme ici, se plaint-on chez Siral System, à qui l’on doit 70 des 160 éoliennes de l’île. Eux ne tirent que peu d’avantages des énergies renouvelables, alors que pour nous, c’est vital ». Une association opposée aux éoliennes a même vu le jour. « Les éoliennes ne sont pas seulement laides, elles émettent un bruit qui perturbe les habitants et les animaux », s’énerve Bror Lindahl, son fondateur. « Les éoliennes, conclut-il, ne peuvent même pas fonctionner toute l’année, faute de vent ! » Un discours qui a le don d’agacer Peter Sirland, représentant des producteurs d’énergie éolienne de Gotland. « On fait tout pour éviter aux voisins les désagréments. On leur propose également des dédommagements. Ou de devenir actionnaires du parc éolien. 2 000 Gotlandais l’ont déjà fait». Réunions, campagnes d’information, lobbying auprès des autorités... Depuis sept ans, les partisans et leurs adversaires s’affrontent sur la construction du prochain parc éolien. Les premiers ont, pour ainsi dire, le vent en poupe, car le gouvernement suédois a annoncé, en 2006, sa volonté de se débarrasser, d’ici quinze ans, du pétrole (et sans recourir au nucléaire). Gotland doit, à ce titre, accueillir dix nouveaux parcs éoliens ***vérifier***. Mais, techniquement, l’affaire n’est pas si simple. « Les éoliennes produisent 20% de l’électricité à Gotland, explique Anders Öberg, l’un des responsable de Gotland Energy AB, l’entreprise de distribution électrique locale. On pourrait aller jusqu’à 40%, mais il faudrait pour cela qu’un troisième câble soit construit entre l’île et la terre ferme ». Il permettrait, en cas de surproduction temporaire d’électricité à Gotland, « d’exporter » le courant et éviter que le réseau de l’île ne soit ainsi mis en danger.
En attendant, c’est dans les esprits des jeunes que la mairie veut instiller le réflexe écologique. Dans la banlieue défavorisée de Visby, à Grabo, elle a fait rénover l’école primaire. « Quand nous avons élaboré le projet de remplacement, nous avons demandé de la lumière, de l’espace et un lieu ouvert sur la nature, car les élèves se promènent aujourd’hui rarement en forêt avec leurs parents », se souvient Margareta Zetterstroem, la directrice. Derrière les grandes baies vitrées, trois « salles vertes » sont à la disposition des écoliers, pour qu’ils puissent cultiver des plantes ou s’occuper des poissons rouges. Sur les étagères, des bocaux fleuris portent les prénoms d’enfants, « Andrea », « Maria », « Bertil ». Dans un coin, une mini-station météo permet aux plus grands de mesurer l’humidité de l’air, la vitesse du vent, et leurs variations, pendant que les petits mènent leurs expériences dans des bassines colorées remplies d’eau.
Mais qu’il sera long, le chemin vers l’île 100% verte. Sur le toit trônent deux panneaux solaires - thermiques et photovoltaïques -, aux côtés d’une petite éolienne dernier cri. L’une de ses pales est cassée et l’argent manque pour la réparer. « La mairie n’a pas non plus financé de bac à compost qui aurait permis de récupérer les déchets des repas », constate la directrice. À la cantine enfin, les carottes et le lait sont bio (Gotland possède la plus grande surface agréée de Suède pour la culture écologique). Mais les pommes de terre, elles, sont importées du continent, précuites. Et, pour l’instant, à un tarif bien moins élevé que celui des patates cultivées dans le champ d’à côté.
Elsa FAYNER