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Les hommes du Summit Terra
Texte: Donatien GARNIER
Photographies : Hélène DAVID

EXTRAIT : " L’océan Pacifique est plat et désert. Seul dans cette immensité, un haut navire à coque orange trace sa route vers le nord, avec une implacable régularité. Autour de lui, l’horizon forme un cercle complet derrière lequel, comme tenus à distance, campent les hauts cumulus de l’après midi. Chargé à bloc, le Summit Terra transporte 80 000 m3 de gaz liquéfié par refroidissement. Du butane et du propane. C’est une fortune estimée à environ 15 millions de dollars, qui est confiée aux vingt trois hommes (sept français, un letton et quinze roumains) composant son équipage. Une fortune explosive.  
 
La lumière est aveuglante. Sur le pont parcouru de gros tuyaux gris et semé d’avertissements rappelant les règles de sécurité, deux matelots sont absorbés par leur tâche. L’un pique la rouille avec un engin pneumatique animé de fortes secousses, l’autre recouvre les parties décapées d’une épaisse couche de peinture. Eternel et laborieux combat des marins contre la corrosion du sel. Vingt mètres plus haut, à la passerelle, le lieutenant de quart Laurentiu Stroia, 27 ans, surveille un instant la scène puis se tourne vers la table à carte pour noter le point : 8°  de latitude nord et 145 ° de longitude est. Parti de Western port, près de Melbourne, 9 jours plus tôt, le Summit Terra se rapproche des îles Marianne. Il est attendu en Corée du Sud, dans le port de Pyongtaek, dans 6 jours.
 
Le récepteur radio crachote. Un coup d’œil sur le radar confirme à Laurentiu que les parages sont vides d’embarcations. Il peut retourner au travail de moine copiste qui fait partie de sa fonction. : « Il y a 1200 cartes à bord, explique-t-il avec patience dans l’anglais cabossé  en vigueur sur toutes les mers du globe. Les services cartographiques nous envoient leurs mises à jour par fax toutes les semaines et nous devons les reporter sur chaque carte. » Ici, il faut ajouter une épave, là changer une profondeur, déplacer une bouée… « Ça occupe une grande partie de mon temps. »
 
Tous les navires ne sont pas pourvus d’un tel portefeuille. Cette richesse est en partie liée au dynamisme du marché du GPL. Les grands  navires gaziers comme le Summit Terra sont ainsi conduits à sillonner le globe au gré des achats et des ventes opérées par les sociétés de négoces qui les affrètent au coup par coup, découvrant bien souvent leur destination au dernier moment.
 
 « Cela a été le cas pour ce voyage, on nous a d’abord parlé du Japon, puis de la Corée du Sud puis enfin, après le départ, de Pyongtaek»… le déclenchement d’une alarme interrompt le lieutenant qui appuie aussitôt sur un bouton pour faire cesser l’appel. Il reste un instant immobile, concentré puis, toujours affable, commente son geste : « Il y a des alarmes pour tout. La navigation, la cargaison, la machine… Les plus importantes  sont reportées ici. Celle-là concernait le gaz, je vérifiais juste qu’elle avait été prise en compte par l’officier responsable."