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Lisières d'Europe (Editions Autrement)
Texte : Guy-Pierre CHOMETTE

 

 

 

Préambule
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Place de l’Europe

 

Octobre 1997. Sur trois colonnes en dernière page d’un grand quotidien, ce titre : « Les Quinze réfléchissent aux conditions de l’élargissement de l’Europe à l’Est ». Je lis rapidement : « En décembre, à Luxembourg, les chefs d’État et de gouvernement des Quinze devront indiquer comment s’opérera l’élargissement de l’Union aux dix pays d’Europe centrale ». Et plus loin : « Les Quinze considèrent l’élargissement comme une donnée inéluctable ». Je découpe et je classe, dans une chemise de carton verte que je n’ai pas encore baptisée Elargissement de l ’U.E. En novembre, je m’arrête sur trois lignes au détour d’un article : « Huit ans sont passés depuis la chute du mur de Berlin, et la promesse d’une Grande Europe réunifiée reste encore dans les limbes ».

 

Décembre 1997. « Sommet décisif des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne », affirme en surtitre un autre grand quotidien à l’ouverture du sommet de Luxembourg, avant de conclure quelques jours plus tard : « La « grande Europe » est sur les rails ». Je me suis levé d’un bond, comme s’il avait fallu cette métaphore ferroviaire pour me faire enfin comprendre ce que je suivais d’assez près dans les journaux depuis des semaines. La Grande Europe est sur les rails. J’étais prêt moi aussi à prendre le train vers là où l’Europe deviendra grande, à courir Place de l’Europe, cette place de Paris suspendue au-dessus des rails derrière la gare Saint-Lazare. La Place de l’Europe m’a toujours donné envie de partir. Surtout la nuit, lorsque les quais, en bas, sont déserts. En longeant les grilles qui surplombent les voies ferrées, j’ai toujours voulu que ce faisceau de rails qui s’engouffre sous la place s’enfuie vers les lisières de l’Europe et je me suis imaginé cent fois grimper par-dessus ces grilles pour me laisser tomber sur le toit d’un train en partance pour Tallinn ou Bucarest. Mais les trains de Saint-Lazare ne desservent que l’Ouest et buttent très vite sur l’océan, immuable frontière occidentale de l’Europe chérie pour son éternité par tous les diplomates du continent.

 

Je ne suis pas descendu Place de l’Europe prendre un train pour Tallinn ni encore moins pour Caen. J’ai plongé dans une grande carte d’Europe pour naviguer sur tout le continent et les replacer un à un : Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Slovénie, République Tchèque, Slovaquie, Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie. Et puis Chypre et Malte aussi, perdues dans le bleu du bas de la carte. Peu à peu, j’ai compris jusqu’où menaient les rails sur lesquels la grande Europe roulait désormais.

 

Ce matin-là, on trouvait déjà sur Internet les Conclusions de la Présidence luxembourgeoise concernant ce Conseil européen de décembre 1997 où tout s’est décidé. Elles commencent par cette introduction : « Le Conseil européen de Luxembourg des 12 et 13 décembre 1997 constitue un jalon historique pour l’avenir de l’Union et de l’Europe tout entière. Le lancement du processus d’élargissement inaugure une nouvelle ère en mettant définitivement fin aux divisions du passé. Le prolongement, à l’échelle du continent, du modèle d’intégration européenne est un gage de stabilité et de prospérité pour l’avenir ». Je ne me souviens pas avoir été plus loin dans la lecture du document mais je me rappelle en revanche ce à quoi ces mots m’ont aussitôt fait penser. À « la fin de la guerre ».

 

Il faut remonter huit ans en arrière. Automne 1989. Depuis trois mois, les choses bougent à l’Est. Au début du mois de juin déjà, la Pologne a ouvert le bal et s’est donnée par la voie des urnes un gouvernement démocratique. Quelques semaines plus tard, le 27 juin exactement, dans un geste d’une immense portée symbolique, le Premier ministre hongrois et son homologue autrichien sectionnent à grands coups de tenailles les barbelés du Rideau de Fer sur la frontière avec l’Autriche. Les Allemands de l’Est ne se font pas prier et s’engouffrent par dizaines de milliers dans des trains direction Budapest, d’où ils passent la brèche pour se rendre à l’ouest. Le 7 octobre, pour le quarantième anniversaire de la République démocratique allemande, autrement dit l’Allemagne de l’Est, Mikhaïl Gorbatchev vient signifier à Erich Honecker que « celui qui réagit trop tard est puni par la vie. » De son côté, mon professeur d’allemand, berlinoise d’origine, prépare depuis quelques semaines un voyage d’études à Berlin. Géniale intuition ? La période qu’elle a retenue va du 6 au 12 novembre…

 

Je n’oublierai jamais cette femme rentrant en larmes, ce matin du 9 novembre, dans le réfectoire de l’auberge de jeunesse où nous logions. Livide, hagarde, pliée sur une chaise, je l’entends encore souffler : « Mauer ist weg… Le Mur est ouvert… ». Je connaissais déjà bien Berlin, Ouest et Est, pour y avoir passé plusieurs étés dès 1985, mais ce jour-là, j’étais encore très loin de comprendre la portée de l’événement. Et pourtant devant moi, physiquement, à la Porte de Brandebourg et plus tard à la Postdamer Platz, à l’aube du 10 novembre, le Mur s’effondrait. Trois jours fous, trois jours d’Histoire, noyé dans un peuple qui fêtait ses retrouvailles dans la liesse et les pleurs. Je n’oublierai jamais ces cris, ces larmes, ces visages incrédules, ces couples enlacés à s’étouffer, ces foules immenses qui déferlaient au travers de ce mur de béton éventré. Et surtout, je n’oublierai jamais la voix de mon père, joint au téléphone le 11 novembre (le 11 novembre !), d’une cabine téléphonique d’où je pouvais voir la Porte de Brandebourg noire de monde, la voix de mon père donc, qui me criait : « Ne rate rien ! Cours partout ! Fait parler les gens ! Ne rate rien surtout ! Mais comprends-tu au moins ce qu’il se passe ? C’est la fin de la guerre ! La fin de la guerre ! »

 

La fin de la guerre… Mais de quoi parle-t-il ? Né en 1940, mon père est un enfant de la guerre. Pour lui, 1945–1989 sont des années de guerre froide. Né en 1969, je suis un enfant de la paix. Pour moi, 1969–1989 sont des années de paix froide. Voilà pourquoi je n’ai pu comprendre sa fin de la guerre qu’avec retard. Huit ans plus tard, le Conseil européen de décembre 1997 ne faisait que lui faire écho en affirmant que « le lancement du processus d’élargissement inaugure une nouvelle ère en mettant définitivement fin aux divisions du passé. »

 

J’ai laissé tomber Internet et mes coupures de presse et suis retourné voir la carte punaisée sur mur. Longtemps, je me suis égaré dans les confins de cette prochaine Europe élargie. J’ai suivi du doigt la future frontière orientale de l’Union européenne que l’élargissement va tracer, passant à l’est des pays bientôt in et à l’ouest des pays encore out, comme on les dénommait déjà dans les bureaux de Bruxelles. J’ai refait le trajet plusieurs fois, du Nord au Sud, du Sud au Nord, m’attardant sur des nœuds de frontières et des noms de villes que je ne connaissais pas. Ce matin-là, devant cette carte routière du continent, j’ai rêvé de partir sur cette frontière, d’arpenter les marches orientales d’une Union en devenir, de me perdre dans ces marges lointaines, en lisières d’une Europe.

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