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Rester belle derrière les barreaux
Photographies : Aude RAUX

Reportage. Extrait.

Les grands miroirs fixés au mur accrochent le regard fuyant des détenues. Leur peau a pris la couleur papier mâché de la Maison d’arrêt des femmes de Fresnes. Leurs yeux se sont cernés au fil des nuits passées à lutter contre l’insomnie. Et leurs ongles, hier jaunis par le crack, sont aujourd’hui rongés par le manque. Pour leur première journée au « Quartier Inter Sortantes », six détenues, toutes volontaires, découvrent, ce que dans le jargon de Fresnes, on appelle le « QIS ». Unique en France, cette structure a été créée en 1998 pour soigner les toxicomanes à l’aide d’un traitement de substitution, aider psychologiquement celles qui ont du mal à supporter l’enfermement et préparer la sortie des femmes arrivées en fin de peine afin de limiter les récidives. Chaque matin à 9 heures pendant un mois, les six détenues âgées de 22 à 38 ans quittent en petit groupe leurs cellules exiguës et traversent la cour pour passer la journée dans cet ancien bâtiment de l’administration pénitentiaire où flotte un avant-goût de liberté.
« J’ai l’impression de visiter un appartement », s’exclame l’une d’elles, étonnée de pouvoir ouvrir et fermer elle-même les portes et de passer la main à travers une fenêtre ouverte sans rencontrer la résistance des barreaux. Mais de la Maison d’arrêt située en face provient le bruit du bâton qu’une surveillante passe et repasse sur les barreaux des fenêtres, s’assurant qu’ils n’ont pas été sciés. Un bruit stressant, obsédant, qui la ramène à sa condition de détenue. Dans cet univers carcéral, la pièce aux miroirs avec ses photos de mannequins découpées dans des magazines pour décorer les murs, l’odeur entêtante d’huiles essentielles et de produits de maquillage semble faire un pied de nez à cette rigueur où toute féminité est perçue comme une manifestation de liberté, une atteinte à l’uniformité régnante. C’est dans ce sanctuaire que Sylvie Marini les accueille pour son atelier de socio esthétique le temps de quatre mercredi. Les yeux noirs charbon, les lèvres dessinées de rouge, les talons aiguilles, les bijoux clinquants, elle incarne la féminité du haut de ses quarante ans. Après avoir créé son propre institut dans lequel elle a travaillé pendant dix ans à Metz, Sylvie Marini ressent « le besoin d’apporter du bien aux plus démunis ». Direction : Tours pour suivre le Cours d’esthétique option humanitaire et sociale, le Codes (1). La seule formation destinée à préparer les esthéticiennes à travailler en milieu carcéral, hospitalier et auprès de ceux qui vivent à la marge grâce à des cours de psychologie, de toxicomanie ou encore de dermatologie dispensés par des professeurs de la faculté de médecine. Son diplôme de « socio-esthéticienne » en poche, Sylvie Marini fait un stage à la maison d’arrêt de Fresnes où 90 femmes purgent une courte peine ou attendent d’être jugées. « C’est avec cette expérience marquante que j’ai pris conscience de la souffrance en prison. La perte d’identité, le manque de confiance en soi, l’impression d’être abandonné. Du coup, les femmes se laissent complètement aller et en viennent à oublier leur féminité ».
Pour remplir l’absence du regard de l’autre qui donne l’envie de continuer, Sylvie Marini a ses miroirs ainsi qu’une panoplie colorée de rouges à lèvres, ombres à paupières, mascaras, poudres de soleil et vernis à ongles. « Je me suis dit que je pouvais les aider avec mes propres outils pour les amener à se reconsidérer, se revaloriser et réveiller leurs sens mis en sommeil par l’enfermement. Travailler sur l’image corporelle rejaillit forcément sur le moral. C’est une approche thérapeutique de l’esthétique ».