L'école hors circuit

Textes : Cécile BONTRON    

Depuis deux ans les procès s’enchaînent pour les familles ayant choisi d’instruire leurs enfants à domicile. Familles et inspections académiques s'affrontent sur les tests de contrôle irrespectueux de leur pédagogie pour les unes, incontournables pour les autres. Les familles risquent... la prison. (paru dans M, le magazine du Monde le 31 août 2013)

L’été s’étire doucement pour la famille Martin-Rodriguez. Dans leur maison accrochée aux flancs des Monts Jura, Tom, Lilou et leurs parents profitent encore de petits déjeuners tardifs avec vue plongeante sur la Valserine, ce cours d’eau qui sépare le Jura et l’Ain. Contrairement à tous les écoliers, leur torpeur estivale ne sera pas perturbée par la rentrée, Tom et Lilou n’étant jamais allé à l’école, à respectivement 13 et 10 ans. Elle sera stoppée par une procédure judiciare. Sylvie Martin-Rodriguez et Régis Rodriguez, les parents de 45 ans, sont convoqués à la gendarmerie à la mi-septembre. Le motif : refus d’obéir à une injonction de scolarisation. Si l’école n’est pas obligatoire en France, l’instruction l’est jusqu’à 16 ans, et doit être contrôlée chaque année. Or les Martin-Rodriguez ont refusé le contrôle de l’Education nationale de décembre 2012. Ils avaient d’ailleurs déjà refusé celui de 2011, ce qui les avaient conduits devant un tribunal correctionnel en mai 2012. Ils en étaient sortis relaxés. Cette fois, ils risquent jusqu’à 7500€ d’amende, et 6 mois de prison ferme.

Depuis deux ans, les litiges impliquant l’instruction en famille se multiplient. L’avocat maître Cédric Plantavin, devenu, depuis, spécialiste de la question, a déjà assisté une vingtaine de familles et est intervenu dans une dizaine d’audiences. Entre ses différents collègues, il estime qu’une vingtaine de nouveaux dossiers sort chaque année. Tous portent sur les contrôles.

En réalité, les familles ne les refusent pas dans leur principe, elles refusent les tests. Car la plupart des familles qui choisissent l’instruction en famille, comme les Martin-Rodriguez, optent pour une pédagogie sans le moindre examen : l’apprentissage informel.

Certaines y sont arrivées après des moments difficiles et une déscolarisation. Charlotte Dien a ainsi retiré son fils, Lucien, de l’école élémentaire. Fille d’enseignant et titulaire d’un DEA de Sciences humaines, la parisienne ne voyait pourtant d’autre chemin que l’école républicaine. Mais elle explique : « en CE1, il s’est complètement éteint. Il disait « je suis nul »… ce n’est pas possible à 7 ans ! » Charlotte Dien le retire alors « pour faire une pause et qu’il reprenne confiance en lui ». Mais à force de chercher des alternatives, elle découvre la possibilité de faire l’instruction en famille, en apprentissage informel.

Sylvie Martin-Rodriguez, elle, a su très tôt que ses enfants n’iraient jamais en classe. Vers 20 ans, elle lit sur le journal local que l’école n’est pas obligatoire. Son choix est immédiat, son expérience scolaire ayant été un douloureux échec. Mais pour la plupart des autres familles, de plus en plus nombreuses, le cheminement vers l’instruction en famille se fait doucement, en débutant avec le maternage, ce choix éducatif comportant diverses pratiques comme l’allaitement long, le cododo, ou encore le portage. L’enfant grandissant, elles cherchent une alternative à un système scolaire jugé trop standardisé et trop stressant.

Et entre la montée d’Internet et la dégradation de l’image de l’école, leur nombre a bondi en 10 ans. Selon le ministère de l’Education nationale, 978 enfants étaient instruits en famille (sans cours à distance) en 1999, ils passent à 1883 en 2008, et 3297 en 2011. Et ces chiffres sont vraisemblablement très sous-estimés. « Nous observons de plus en plus de parents qui ne se déclarent pas pour éviter les contrôles, témoigne Bernadette Nozarian de l’association de familles Les Enfants d’Abord. Il y a encore cinq ans, dans les rencontres, nous en parlions à mot couvert, aujourd’hui, c’est carrément un sujet à l’ordre du jour. »

Avant 1998, les parents ne devaient se soumettre qu’à un contrôle limité. Mais avec la crainte de dérive sectaire, le gouvernement Jospin resserre l’encadrement de l’instruction en famille par une loi en décembre 1998 qui annualise les déclarations et les contrôles visant alors à « faire vérifier que l’enseignement assuré est conforme au droit de l’enfant à l’instruction ». Après dissipation des craintes, un décret établit en 2009 que les inspecteurs doivent constater une progression, « tout en tenant compte (…) des choix éducatifs effectués », devant amener les enfants au socle commun qui définit les grands acquis que chaque petit français doit avoir à 16 ans.

Si le choix de l’éducation informelle est respecté, aucun test ne doit donc être effectué. Mais dans les inspections d’académie, cette pédagogie reste méconnue. Et comment s’assurer de la progression de l’enfant si on ne l’interroge pas ? Pour les familles, il suffit de regarder les « traces » collectées toute l’année pour constater l’évolution. Mais pour l’Education nationale, ces traces ne suffisent pas : et si les enfants ne les avaient pas vraiment réalisées ? D’autant qu’aucun expert ne s’est vraiment penché sur la question : l’instruction en famille représente une infime partie des 12 millions d’élèves français. Et le choix de société français est inscrit dans la loi de 1998 qui réaffirme que l’ « instruction obligatoire est assurée prioritairement dans les établissements d'enseignement ».

Pour Charlotte Dien, auteur d’« Instruire en famille » (rue de l’Echiquier, 2013), les tests mettent forcément les enfants dans une situation de stress voire d’échec potentiel puisque ces derniers ne suivent pas le programme et ne sont pas habitués aux examens. « Les familles ne sont pas contre la discussion avec les enfants, explique-t-elle. Mais sans test. Sans question dont on connaît déjà la réponse. »

Dans la petite maison sur le flanc des Monts Jura, les enfants n’ont aucune contrainte : pas de devoirs, pas de programme et encore moins d’horaire. Tom et Lilou émergent rarement avant 9h30 et passent une bonne partie de la journée à jouer dans la forêt voisine ou aux jeux vidéo avec leurs amis. La théorie de l’apprentissage informel est simple : l’enfant apprend ce dont il a besoin quand il est prêt. Tom, qui navigue en anglais dans ses jeux vidéo et veut devenir critique, a appris à lire à 7 ans et demi. Tout seul. Régis Rodriguez s’en souvient très bien : « Sylvie lisait beaucoup aux enfants. Mais elle ne pouvait lire toute la journée ! Or Tom avait besoin de lire et relire des cartes de jeux Yu-Gi-Oh!... il a finit par le faire lui-même ! » Régis Rodriguez ayant monté une entreprise de fabrication de tentes western, ses enfants ont appris à calculer un volume en créant des tentes… et ainsi de suite pour la plupart de leurs apprentissages. Entre les livres, les magazines, et les fiches de jeu qui emplissent les étagères, le salon des Martin-Rodriguez ressemble à une petite bibliothèque à lui tout seul, où les écrans sont rois. « Avec Internet aujourd’hui, on ne peut pas ne pas s’instruire ! » assure Sylvie Martin-Rodriguez, qui a quitté l’école à 16 ans et exercé une multitude de petits boulots avant de se consacrer à sa famille, se dit résolument contre le système scolaire.  « S’ils ont besoin de diplôme, nous les soutiendrons pour qu’ils les obtiennent, dit-elle. Nous ne voulons pas miser sur un éventuel bonheur dans 25 ans et qu’avant, ils en bavent. »

Les Martin-Rodriguez sont confrontés à leur premier contrôle en 2009. Sylvie Martin-Rodriguez ne décolère pas : « à peine entrée, alors que nous avions insisté sur le fait que nous ne voulions pas de test, l’inspectrice se tourne vers Lilou et lui dit : « lis quelque chose » ». La rencontre tourne à la guerre larvée. Après ce premier contrôle, les deux suivants sont annulés et la famille se retrouve un an sans nouvelle. En janvier 2011, un nouveau contrôle est prévu. Sylvie Martin-Rodriguez et Régis Rodriguez exigent une confirmation écrite qu’il n’y aura pas de test, et demandent même à filmer le contrôle. Nouvel échange épistolaire : pour l’Inspection académique (devenue depuis la Direction départementale des services de l’éducation nationale), la famille refuse le contrôle ; pour les Martin-Rodriguez, l’Inspection académique veut imposer un contrôle irrespectueux. Ils sont signalés au procureur et se retrouvent devant le tribunal correctionnel. Le procureur finira par demander lui-même la relaxe, un an après avoir lancé la procédure. « On a passé un an à stresser, à perdre de l’argent, du temps avec nos enfants… pour rien ! » rage Sylvie. Et le bras de fer continue.

L’instance n’est pas la seule devant laquelle les familles peuvent se retrouver. Les Claudin-Taponnot ont ainsi été envoyés devant le juge des enfants en juin 2012. « Nous avons vécu une heure d’une tension terrible, » se souvient Christabel Claudin, maman de trois enfants de 9, 7 et 4 ans. « Le juge pour enfants traite normalement des histoires horribles d’enfants battus ! Et il peut placer l’enfant ! » La famille de Haute-Saône avait eu un premier contrôle en 2010. « Mais l’inspectrice insistait pour faire des tests, c’était stressant, se rappelle Christabel Claudin. Alors, l’année suivante, nous avons voulu une garantie écrite que le contrôle se déroulerait dans le respect de la loi. » Après un dialogue de sourd par lettres interposées, la famille ne se présente pas à la convocation du rectorat et le jour même, elle est signalée au procureur qui saisit le juge pour enfants. « L’institution connaît mal l’instruction en famille, observe Maître Cédric Plantavin. Moi-même j’ai eu à me plonger dans les textes pour comprendre son cadre légal. C’est neuf pour tout le monde. Mais nous avons su montrer qu’il n’y avait aucun danger. »

Si les familles ont l’impression d’être suspect d’office… de l’autre côté c’est souvent la même chose. « Notre métier, c’est l’école, nous croyons au fait d’apprendre en milieu collectif, explique Jean-François Giannecchini, inspecteur dans le 18e arrondissement de Paris. Les familles pensent donc avoir quelqu’un d’hostile face à elles. Et certaines se braquent » L’inspecteur a pourtant observé « des familles offrant un cadre suffisant pour stimuler les apprentissages des enfants avec un important facteur de liberté dans l’organisation ». Pour lui, les enfants instruits en famille ont probablement quelques lacunes mais « dans un rapport un savoir qui n’est pas scandaleux ». Le seul élément qu’il regrette est le manque de brassage social. « Ils ont des associations, mais les nombres restent petits et les horizons se ressemblent, assure-t-il. On prend mieux conscience que l’on fait partie d’une nation lorsqu’on est confronté à un grand nombre d’enfants différents, avec des richesses, des cultures différentes »

Jean-François Giannechini, estime qu’il existe une réelle incompréhension entre les deux mondes… même si beaucoup de parents pratiquant l’instruction en famille sont paradoxalement d’anciens professeurs de l’éducation nationale. Comme beaucoup de ses collègues, pour ses premiers contrôles, il a tenté de convoquer les familles à l’inspection. Et il a été très surpris de constater une forte opposition. Si les parents y voient une entorse à l’esprit de la loi, qui préconise des contrôles « notamment au domicile des parents » et craignent de se retrouver dans un rapport de force défavorable, les inspecteurs y voient surtout une facilité logistique. « Pour moi, c’était une commodité, se rappelle Jean-François Giannechini. je ne me suis pas aperçu que ça posait problème. » Pour apaiser les tensions, l’inspecteur parisien opte pour le déplacement. « Certaines zones sont très étendues, observe toutefois Jean-Marie Branca, inspecteur à la retraite, une circonscription peut regrouper jusqu’à 30 communes ! »

Et dans l’évaluation de la progression d’un enfant qui suit une pédagogie peu connue, les inspecteurs n’ont pas de supports ad hoc. « C’est difficile de se rendre compte sur une visite rapide si l’évaluation que font les parents est pertinente, assure Jean-Marie Branca. Organiser une progression n’est pas forcément facile, ça implique les compétences d’enseignant bien avancées, c’est un vrai travail de pédagogie. Et parallèlement aucun niveau n’est exigé chez les parents, ça me semble en contradiction. »

La solution, pour l’ancien inspecteur, serait que chaque inspection crée des groupes de travail afin d’appréhender l’éducation informelle correctement. Mais il souligne : « ça suppose de mettre des moyens sur un courant qui reste très marginal ». Chez les familles, on a toutefois, une autre solution : créer une institution de contrôle ad hoc, hors Education nationale, issue soit des associations de familles, soit de l’éducation populaire. Ou de rendre les contrôles facultatifs.