L’explosion des trafics sexuels : la filière moldave

Textes : Cécile BONTRON    

Après l'enquête sur l'exclavage sexuel à Chypre, nous avons remonté la filière de ce trafic d'êtres humains jusqu'en Moldavie. Enquête pour le Nouvel Obs au pays des trafiquants (inclue dans un grand dossier sur l'explosion des trafics sexuels du 12/11/2009)

La filière moldave

Enrôlement des filles, passage des frontières, matraquage physique et psychologique pour briser leur résistance, les mafias du sexe tiennent d’une main de fer des réseaux de traite très organisés. Enquête en Moldavie, l’un des pays les plus touchés au monde.

Lorsqu’elle est revenue sur les routes boueuses du village, croisant les ânes et leurs attelages de ce coin paumé de Moldavie, Irina* s’est sentie comme « une bête sauvage ». Cernée par des gens qui ne comprenaient rien. Ses parents, les voisins, tout le village la croyaient partie travailler sur les marchés d’Antalya, la « riviera » turque. Elle aussi. Une seule personne connaissait son cauchemar. Et Irina lui avait fait confiance : après tout, cette amie lui avait refilé son propre boulot. Elle était même sûre que le salaire serait bon, vus les nouveaux vêtements clinquants de sa copine. Silhouette très mince, grands yeux noisette dans un visage fin, la jolie Irina a sauté dans l’avion… pour se retrouver séquestrée dans un bordel turc, enchaînant les passes comme un fantôme. Au bout d’un mois et demi de calvaire, vendue et revendue plusieurs fois, la jeune moldave a réussi à déjouer la vigilance de ses bourreaux, monter sur les toits et s’enfuir. Epique. Et rare.

Le système est si bien verrouillé que peu de victimes de la trafic d’être humains parviennent à s’échapper. Difficile alors de connaître l’ampleur du phénomène. On parle de plus de 10 000 jeunes moldaves enrôlées chaque année dans la prostitution forcée. Une chose est sûre : la Moldavie, petit Etat le plus pauvre d’Europe, est l’un des pays les plus touchés au monde par ce nouvel esclavagisme transfrontalier. Ses réseaux s’étendent partout : Europe, Moyen-Orient, Asie. Mais les destinations peuvent changer très vite, les trafiquants s’adaptant constamment. Au marché, aux lois, aux victimes elles-mêmes.

Ils ont ainsi abandonné les rapts, l’entassement dans des camionnettes et les passages clandestins de frontières des années 1990. Trop visibles, trop risqués. Aujourd’hui, les femmes prennent l’avion avec des papiers en règle et en connaissant exactement leur destination. Difficile de les arrêter. Certaines savent qu’elles vont devoir tapiner. Mais pas dans quelles conditions. La grande majorité croit partir travailler comme vendeuses, serveuses ou danseuses… Et pour les attirer, les mafias moldaves font preuve d’une créativité redoutable. Elles sont d’abord passées par les petites annonces mais grâce au travail des ONG, les moldaves s’en méfient. Qu’à cela ne tienne, les trafiquants développent aujourd’hui des stratégies toujours plus perverses.

Lena*, grande blonde à la coupe carrée et aux épaules voûtées, travaillait sur les marchés de Chisinau, la capitale. Un jeune homme de 25 ans l’a accostée sur son stand. Il lui a fait le coup du Prince Charmant, lui expliquant qu’elle valait bien mieux que Chisinau, sa vie monotone et sa paie de misère. Lena y a cru très fort. Elle a atterri sur les trottoirs moscovites. Cinq ans après, elle tente de survivre au sida pour sa fille Maria, née cinq mois après son retour. Mais le traumatisme ne la quitte pas.

Dans les campagnes, les mafias jouent davantage l’option « proche ». Et parfois très proche. En se baladant sur l’une des rares routes goudronnées du village, la frêle Irina pointe la « discothèque », un grand bloc de béton monolithique. « Le propriétaire a vendu ses deux filles, lance-t-elle. Il a pu investir. » Il a touché entre 500 et 1000 dollars par gamine, alors que le salaire moldave moyen tourne autour de 150 dollars. Juste derrière la discothèque, il a construit une jolie petite maison pour l’une de ses enfants trahies. Il n’a jamais compris pourquoi elle n’en voulait pas.

Mais depuis trois ans, les réseaux ont trouvé plus rentable que le Prince Charmant ou le traître familier. Ils ont dégotté le parfait rabatteur : une personne de confiance, qui peut berner une multitude de filles, et sauter sans dégât. Les victimes elles-mêmes. Le deal : la liberté en échange d’une à cinq proies. Et le job n’est pas si compliqué : il suffit juste de faire baver les copines devant un train de vie cliquant et de leur refiler le plan en or. Comme celui qui a fait rêver Irina. « Elles se disent que les filles se débrouilleront et qu’enfin, le trafiquant va les laisser tranquilles, elle et leur famille, explique Alina Budeci, psychologue dirigeant le centre d’accueil de l’ONG La Strada à Chisinau. Mais après quelques temps, le trafiquant réapparaît en critiquant les filles envoyées… il faut en trouver d’autres. »

La misère de la Moldavie fait clairement le jeu des trafiquants. Mais elle n’explique pas à elle seule l’extrême naïveté de certaines filles. Difficile à croire, mais Irina avait déjà échappé à l’esclavage sexuel à Chypre avant la Turquie. Et l’histoire était la même. Sauf qu’à Chypre, la l’hypocrite législation abolie l’an dernier requérait… des tests de MST avant le début du contrat de danseuse ou de serveuse. Une nuit avec ses futures collègues, et elle profite du passage à l’hôpital pour fuir. Mais quelques mois plus tard, elle s’envole pour Antalya... « 85% des victimes de trafic ont subi des abus au sein de leur famille, explique Alina Budeci, manager du centre de jour spécialisé de l’ONG La Strada. Elles développent des comportements de victimisation : on leur a tellement martelé qu’elles ne valaient rien que lorsqu’elles rencontrent quelqu’un qui s’intéresse à elles, il peut facilement les manipuler. » Les mafieux ne s’y trompent pas : ils vont chercher les filles dans les campagnes, ciblent les post ados, les mères célibataires, les enfants de migrants ou de familles violentes et alcooliques.

Et une fois enfermées dans un réseau, les filles ont peu de chance de s’échapper. Déjà en Moldavie, le recruteur ne les lâche pas tant qu’elles n’ont pas franchi la frontière. Et arrivées en Turquie, à Chypre ou aux Emirats Arabes Unis, elles n’auront plus un souffle de liberté. Irina a été ainsi emmenée dans un appartement. Des hommes l’y attendaient. Viols, tabassage, drogues dures, privation de nourriture. Encore et encore. Rien n’est épargné aux victimes tant qu’une once de résistance perdure. Et même lorsqu’elles finissent par accepter la vingtaine de clients quotidienne. « Les premiers sont en général des amis du proxénète. Si la fille ose leur demander de l’aide, la torture recommence » explique John O’Reilly, ancien membre de l’unité de lutte de l’ONU et auteur d’études sur le silence des victimes de trafic. « Elles comprennent rapidement que personne ne viendra les sauver. ». Brisées, perdues dans un pays dont elles ignorent la langue, les victimes ne tentent même plus de s’échapper, ni de parler à qui que ce soit. La fuite épique de la si solide Irina sur les toits du bordel est une exception. « La personne la plus importante de leur vie est le trafiquant. Si elles font ce qu’il dit, elles vivent. Que quelqu’un essaie de perturber leur relation, et elles pensent immédiatement que leur vie est en danger, décrypte le policier irlandais. C’est pour cela que les policiers entendent souvent : « je suis contente d’être là » » D’autant que les trafiquants ont scellé le piège en laissant les filles garder un peu d’argent pour envoyer à leur famille. Résultat : en Moldavie, personne ne s’inquiète et à Antalaya, Nicosie ou même Paris, les policiers trouveront les reçus de l’argent envoyé dans la chambre des filles. Elles touchent de l’argent, ce sont donc des prostituées consentantes. Fin de l’enquête. Les victimes elles-mêmes tombent dans le panneau. Alina Budeci rapporte : « Les trafiquants leur disent : « je te paie, tu es nourries, logée. Et tu es venue toi-même avec ton passeport ! » C’est difficile de se sentir victime. »

La cage est quasiment hermétique et ne requiert que peu de gros bras pour la surveiller. « Il n’y a pas besoin d’être beaucoup avec la contrainte physique et morale que subissent les filles, souligne Jean-Marc Souvira, le chef de l’OCRTEH (Office central de répression de la traite des êtres humains). Pour une dizaine de prostituées, on a généralement deux recruteurs plus le chef qui gère le réseau au pays, et deux ou trois proxénètes qui tiennent les filles. »

Mais pour l’Etat moldave, il n’existe pas de réseaux internationaux se vendant et se revendant les victimes. Ici, comme ailleurs, seuls les petits recruteurs peuplent les prisons. Et lorsque la police tente d’envoyer des commissions rogatoires dans les pays destinataires, elles restent la plupart du temps lettres mortes, surtout en Turquie, première destination des réseaux moldaves. Pas de quoi inquiéter les mafias du sexe.

Cécile Bontron
 
*les prénoms ont été modifiés