Auschwitz. le Train de la Mémoire

Photographie : Jérômine DERIGNY     Textes : Aude RAUX    

« Pourquoi aller à Auschwitz ? » « Pour mettre des images sur ce que l’on apprend en cours ». « Pour ne pas faire les mêmes erreurs ». « Pour aller sur une tombe de l’humanité ». Dimanche 22 octobre 2006, 17h30, le Train de la Mémoire s’ébranle. A son bord, 450 élèves venus de toute la France. A chacun ses raisons pour faire ce voyage ( lire plus ...)

Fin octobre, 450 lycéens ont fait un voyage historique, pédagogique et surtout intérieur à Auschwitz. Domitille de Montclos, 16 ans, élève de terminale au lycée Itec-Boisfleury de Grenoble, était à bord du Train de la Mémoire. Témoignage.  

Lundi 23 octobre. Dans le Train de la Mémoire à destination d’Auschwitz, pendant les 28 heures de trajet, Domitille s’interroge sur ce qu’elle va vivre et ressentir « là-bas ».
« Je ne sais pas ce que je vais trouver là-bas. J’ai lu des témoignages de déportés. Mais les mots de notre langue ne suffisent pas. La « faim ». Le « froid ». La « peur » … n’ont pas le même sens pour eux que pour nous. J’ai l’impression que quand je serai là-bas, tous leurs mots vont prendre du relief. Qu’ils vont résonner.
« Comment exprimer l’indicible ? ». Depuis la rentrée, nous travaillons sur ce thème. Nous avons étudié « Si c’est un homme » de Primo Levi et « La Nuit » d’Elie Wiezel. Nous avons rencontré la fondatrice de l’association Isaï, pour l’amitié judéo-chrétienne qui nous a permis d’approfondir la notion de « Shoah ». Nous sommes allés au Mémorial des enfants juifs exterminés d’Izieu. Et puis nous avons rassemblé nos travaux de recherche et nos questions qui restent en suspens dans un recueil : « Pourquoi aller à Auschwitz ? ».
Les témoins de ces atrocités deviennent de moins en moins nombreux. Voilà pourquoi je dois, et je veux, faire ce voyage. Par devoir de mémoire. Pour témoigner à mon tour à ceux qui n’y sont pas allés. Mais je ne leur imposerai pas mon témoignage. Je le dirai à ceux qui sont prêts à entendre et ont envie d’écouter. Je prendrai aussi des photos pour leur montrer et m’interroger après : Ah tiens pourquoi ça, ça m’a attiré l’œil. Et puis les photos me permettront de dire ce que je n’arriverai pas à exprimer. Je pense que j’aurai sûrement besoin de parler à mon retour mais aussi de garder certaines choses pour moi parce que c’est tellement « énorme » ce que je vais vivre.   
Cela va changer quelque chose dans ma vie. A mon retour, je vais relativiser. Toutes mes préoccupations quotidiennes vont me paraître bien petites. Et puis je vais savoir si je peux aller plus loin dans ma foi. Je suis catholique pratiquante mais en ce moment je suis en quête. Ma religion, je la vis pour l’instant comme un cadre de mon quotidien, une ligne à suivre. Par exemple, cela me pousse à l’échange, à m’ouvrir aux autres, en faisant du soutien scolaire. Mais pour l’instant ce n’est pas une évidence. Peut-être que le déclic va venir de ce voyage ».
Mardi 24 octobre. A la sortie du camp de Birkenau, Domitille est partagée : Touchée par l’hommage que les élèves ont rendu aux disparus, elle s’étonne de ne pas avoir été bouleversée par les lieux.
« La pire des choses que l’on pourrait faire à ces hommes, ces femmes et ces enfants qui sont morts ici, exterminés, c’est de les oublier. Ce serait comme une deuxième mort pour eux. Se rendre au camp tous ensemble, 450 élèves qui marchent en silence pendant trois kilomètres. Visiter le site. Organiser une cérémonie du souvenir ... Je l’ai vécu comme un hommage fort. Un hommage qui dépasse toutes les nationalités et toutes les religions parce que c’est l’humanité entière qui a été touchée ici. Tout le monde doit se sentir concerné.
C’est étrange, j’ai eu l’impression, quand j’étais au milieu du camp, d’être dans un décor, une maquette à taille géante. Ces baraquements en briques, l’herbe qui repousse, les arbres hauts dans le ciel. Je n’arrivais pas à imaginer qu’il y ait eu des êtres humains. Tout est tellement froid, fonctionnel, symétrique. Rien n’est laissé au hasard. Le moindre détail est conçu pour ce seul but : exterminer. J’ai tellement entendu parlé de ce lieu que j’aurais dû réussir à y transposer la douleur des déportés. Mais non. Je ne sais pas pourquoi, je me suis rabattue sur le côté matériel, je m’y suis même retranchée. Peut-être que pour échapper à la difficulté de m’imaginer l’atrocité, j’ai préféré ne rien imaginer du tout. Je me suis sentie à côté de la plaque. Je n’ai pas su comment me positionner. J’avais pensé j’allais être bouleversée. En fait, c’est l’absurdité qui m’a saisie ».

Mercredi 25 octobre. En sortant du musée d’Auschwitz, Domitille, très émue, prend enfin conscience de ce qu’elle a lu dans les livres. « L’expérience avec la réalité » est irremplaçable.
« J’avais pris mon appareil photos. J’ai fait une photo des miradors. Je suis rentrée dans un baraquement. Et puis j’ai rangé mon appareil. Ces images de montagnes de cheveux, de valises et de lunettes, je ne les voulais pas sur du papier. Elles doivent rester dans ce lieu. C’était comme si j’avais envie de garder le souvenir de ma première impression, mon premier regard. J’aurais eu peur de perdre l’unicité de ce moment. Et peur de ne pas bien rapporter ces images à Grenoble.    
Je serais incapable d’exprimer ce que j’ai ressenti à ce moment devant les vitrines. Peut-être c’était de la gêne. Je rentrais dans l’intimité d’inconnus. Je me disais : Cela appartenait aux déportés, c’était leurs souvenirs de leur vie normale et on les en a dépouillés. Ce qui m’a frappée aussi c’étaient ces rangées de portraits accrochés aux murs, les regards vides, éteints, les visages uniformes.
Pour la première fois, je reliais ce que j’avais étudié dans les livres à ce que j’étais en train de découvrir  en vrai. Tout concordait. J’ai trouvé des réponses à mes questions sous forme d’autres questions. Avant, je me demandais : « Comment l’être humain peut-il organiser la déshumanisation ? » C’était une question détachée, abstraite, théorique. Bizarrement désincarnée. Une question que l’on se pose en lisant des livres d’Histoire. Après, je me suis demandée : « Comment un homme peut-il ordonner à son semblable de mettre la femme qu’il aime dans un four crématoire ? ». ça c’est une question incarnée ».
 
Jeudi 26 octobre. A bord du Train de la Mémoire, Domitille retourne sur Paris « grandie dans son Humanité ».
« En sortant du camp de Birkenau, je m’étais dit que j’étais passée « à côté ». Et puis j’ai discuté avec ma prof de Français, j’ai échangé avec mes amies, j’ai écouté le Père Jean Dujardin. Et j’ai compris. Le but du Train de la Mémoire, ce n’est pas de nous choquer mais de nous amener à nous questionner. J’étais partie avec de belles idées, exprimées par de belles phrases fourre-tout et conceptuelles style « Plus jamais ça ». Maintenant, je rentre en me demandant comment, à ma petite échelle, je peux faire pour que cela ne recommence pas.
Après ce voyage, on pourrait se demander : Comment, après de telles atrocités, continuer à croire en Dieu ? Mais Dieu nous a créé libre. Et c’est pour notre bien qu’il nous laisse vivre libre. Même si là, à Auschwitz, on a fait n’importe quoi de cette liberté.
Je n’ai pas eu la révélation que j’attendais dans ma quête religieuse mais les liens de solidarité avec mes amies, qui elles sont « dans » leur foi, se sont renforcés. Grâce à elles, après ce qu’on a vécu toutes ensemble, j’ai le sentiment que je vais pouvoir avancer ».