Envahisseurs, soyez les bienvenus !

Photographie : Laurent WEYL     Textes : Donatien GARNIER    

Sol de la Portada. Situé à la limite nord de Lima, ce bidonville fut créé par l’invasion de 180 familles, cinq ans plus tôt.
Milé Garro Matos, 25 ans, habitante du bidonville de Sol de la Portada, aide son fils Esteven à faire ses devoirs tout en allaitant son nouveau-né, Derek.
Milé Garro Matos et son fils Steven. Si tout va bien, l’invasion sera légalisée et les familles de Sol de la Portada deviendront propriétaires.
La première décision collective des habitants de Sol de la Portada, juste après l’invasion de 2005 fut de créer une association chargée d’organiser et de dessiner le nouveau quartier.
Steven Garro, 6 ans, prend son dîner assis sur l’unique chaise de la baraque en bois de ses parents.
Organisés en association, les habitants du bidonville de Sol de la Portada ont soigneusement tracé les contours de leur quartier. Traçant les rues, répartissant équitablement les lots de terrain, réservant des espaces publics.
Steven Garro, six ans, dans la baraque de trois pièces où il vit avec ses parents.
Sol de la Portada signifie « d’où se regarde la portada ». Situé au pied de la montagne, dans la vallée de Manchay, le quartier de Portada III fut aussi fondé par une invasion, il y a dix-sept ans. Il est aujourd’hui connecté aux réseaux d’eau et d’électricité de Lima, relié au tout à l’égout.
Deux mois après leur invasion, Milé Garro Matos et son mari Félix ont su qu’ils ne seraient pas délogés. Ils ont alors construit leur baraque en bois. Ils investiront dans la brique quand ils auront obtenu une attestation de possession ou un titre de propriété définitif, ce qui peut prendre entre cinq et vingt ans.
Tracées dès les premiers jours de l’invasion et maintenues péniblement par des travaux communautaires, les routes et les rues permettent aux camions-citernes d’approvisionner les habitants en eau potable. Mais c’est à pied qu’on monte depuis le terminus des bus.
Tous les matins, sauf le dimanche, Félix Quispe Duran part de chez lui à 5 heures pour aller travailler. Il ne rentrera qu’à 11h du soir.
Il faut un quart d’heure de marche à Felix Quispe Duran pour rejoindre la route asphaltée où il attend son bus. Il lui faut encore une heure de trajet en bus pour rejoindre son lieu d’embauche.
Félix Quispe Duran est receveur dans un autobus. A l’extérieur du bus il doit crier le nom des rues et des lieux desservis, presser les usagers pour qu’ils montent, payent et descendent rapidement. Seize heures par jour.
Toute la journée, Felix Quispe Duran, receveur de bus, sillonne une partie de la ville. Le trajet évolue au cours de la journée en fonction de critères d’affluence bien maîtrisés.
Félix Quispe Duran est receveur dans un autobus. A l’extérieur du bus il doit crier le nom des rues et des lieux desservis, presser les usagers pour qu’ils montent, négocier le prix pour les trajets très courts hors du tarifaire, etc. Seize heures par jour.
Quartier El Agustino. A bord du bus dans lequel il est receveur, Felix Quispe Duran traverse des quartiers plus ou moins achevés mais tous intégrés dans la mégapole. Ce qui n’est pas encore le cas de Sol de la Portada, le bidonville où il demeure.
Steven Quispe Garro, 6 ans, «petit-déjeune» d’une tasse de porridge au lait et d’un morceau de pain avant de se rendre à l’école. Derrière lui, la télévision -connecté au câble et à l’électricité clandestines payants au fournisseur informel de Portada III- débite les informations : actualités du peuple et scènes macabres. Politique. Pubs.
Steven Quispe Garro doit marcher un quart d’heure sur des chemins pierreux pour rejoindre sa petite école privée, implantée dans le quartier de Portada III. Ancienne invasion, ce quartier dont les habitants ont reçu récemment leurs titres de propriété, achève de se connecter à la mégapole.
Wilmar Tejeda Placencia, embrasse sa fillette de trois ans avant de partir travailler. Il fait partie des rares locataires de Portada del Sol. Mais les « amis » qui lui ont loué l’endroit entendent à présent le récupérer. Wilmar a dépensé beaucoup d’énergie pour aménager le terrain et il aimerait bien le racheter. Il doute cependant d’en avoir les moyens.
Wilmar Tejeda Placencia est gardien dans un centre résidentiel fermé situé non loin du bidonville où il habite. Ici, pas de problème d’eau ni de soucis d’argent. Mal payé Wilmar aimerait changer de travail. En attendant l’opportunité, il apprécie le calme du lieu.
Deux fois par semaine, Jessyca Mori Garro, 17 ans, tire un lourd tuyau depuis la citerne d’eau douce jusqu’aux masures du bidonville. La citerne a été construite par l’ensemble des habitants et est alimentée par des camions. En l’échange de ce service, l’eau est gratuite pour la famille de Jessyca.
C’est grâce au travail bénévole de ses habitants pendants leurs rares heures de loisir que le quartier prend forme. Les rues sont dépierrées, les terrains nivelés. Ici de grands seaux en plastiques sont peints en rouge. Ils seront remplis de sables destinés à éteindre les incendies. C’est un préalable pour obtenir le premier document ouvrant la voie à l’obtention d’un titre de propriété.
A l’approche des élections municipales, certains partis écument les bidonvilles et distribuent des cadeaux. Ici, les femmes de Sol de la Portada ont gagné de quoi lancer leur cantine populaire : une gazinière, des marmites et les premiers aliments.
En attendant la construction d’un local dédié, les femmes de Sol de la Portada ont installé leur cantine populaire chez l’une d’entre elles.
Chaque jour les femmes se relaient pour cuisiner le repas de midi à la cantine populaire. Grâce à un mode de financement collectif, elles préparent une vingtaine de repas équilibrés et nourrissants à prix très bas.
Portada III. Ce terrain de sport en dur -appelé habituellement losa deportiva- a fait l’objet d’un projet mené par une partie des habitants. Dix-sept ans après l’invasion qui fut à l’origine de sa création Portada III dispose enfin des infrastructures minimales d’un quartier urbanisé.
Amílcar Mendívil Arroyo (deuxième en partant de la gauche) est l’un des pionniers de la construction de Portada III. Arrivé au moment de l’invasion, il a longtemps été le président de l’association du quartier. Conseiller municipal élu de l’immense commune dont dépendent tous les bidonvilles de la vallée de Manchay, il brigue aujourd’hui sa réélection. A ses côtés, les militants de son parti.
Démonstration de skate à Portada III. Dix-sept ans après l’invasion fondatrice, la ville moderne débarque dans l’ancien bidonville. Sa place centrale en dur est investie, l’espace d’une journée, par des acrobates branchés. Ils feront quelques émules.
Collège José Carlos Mariátegui de Portada III. Il fut en grande partie construit par les habitants.
Collège José Carlos Mariátegui de Portada III. En se mobilisant pour construire eux-mêmes leurs écoles primaires et secondaires les habitants du bidonville ont contraints l’Etat à exercer ses responsabilités en termes d’éducation.
Invasion récente dans la vallée El Retamal, vaste zone inoccupée sur le côté droite de l’autoroute Manchay-Pachacámac. À la différence de celle, spontanée, de Sol de la Portada, celle-ci a été organisée par une confrérie disposant d’une jouissance de terrain sans titre de propriété. L’invasion a permet à ses membres d’accéder à la propriété via des prête-noms puis, une fois le territoire urbanisé, de revendre leur bien avec profit.
Vallée El Retamal. Déjà propriétaire d’une maison à Villa Maria del Triunfo -un autre ancien bidonville plus développé- César a profité de l’ouverture de la vallée pour investir deux terrains. Ils seront destinés à ses deux filles, célibataires et diplômées de l’université. Venus de la campagne andine du sud péruvien, ses beaux-parents se sont également installés et devenus « quasi » propriétaires d’un autre terrain dans la vallée.
Villa del Retamal, un des seize quartiers du vallée. Les associations de quartier affichent leurs ambitions à la peinture. En parpaings, le futur hôpital est le plus achevé des bâtiments alentours. Il n’est pour l’instant qu’une coquille vide.
Vallée El Retamal. Désertée pendant la semaine, la vallée s’anime le samedi et le dimanche, jours des corvées collectives destinées à aménager les multiples quartiers qui y ont été créés. Après la corvée, chacun s’affaire sur son lot de terrain.
Vallée El Retamal. Trois ans après le début de l’invasion, la vallée ressemble encore à un grand désert ponctué de taudis. Mais les seize associations de chaque quartier cherchent à se fédérer pour faire de la vallée un espace de développement commun sur le modèle mythique de Villa el Salvador.
Valle El Retamal. Pour les candidats à l’élection municipale, la vallée El Retamal est devenue incontournable. Premiers messages des militants aux nouveaux arrivants : domiciliez-vous ici, votez ici, votez pour nous.
Valle El Retamal. A ceux qui ne voient qu’un espace désertique, les nouveaux arrivants opposent une vision de densité et de foisonnement urbain, de développement économique et commercial à brève échéance, inscrite dans l’histoire de leur mégapole.